Bayrou et le sectarisme

Le système politique français est un système majoritaire. On peut – et à raison – critiquer ce système, il n’en demeure pas moins qu’il n’y a pas plus de deux possibilités pour une force politique : soit elle fait partie de la majorité, soit elle n’en fait pas partie.

En annonçant son intention de voter François Hollande au second tour de la présidentielle, François Bayrou aurait pu prendre la seule décision logique qu’imposait ce choix: faire partie de la future majorité présidentielle, participer à la mise en œuvre du programme du président élu tout en gardant sa spécificité et son parti. Il a pris une autre décision :

Si [François Hollande] en reste à la gauche classique et à son programme, je serai un opposant [...]

En résumé, si Bayrou a voté pour François Hollande, hors de question de participer à autre chose qu’à l’application du programme du MoDem. On peut lui reconnaître d’être fidèle à ses idées, mais le “sectarisme” n’est peut-être pas où il le désigne.

Dès lors, dans la deuxième circonscription des Pyrénées Atlantiques comme ailleurs, il est normal que les électeurs puissent voter pour un candidat de la majorité présidentielle : puisque ce n’est pas Bayrou, ça sera Nathalie Chabanne du PS.

Combattre vraiment le FN. Ébauche d’une stratégie

Jean-Luc Mélenchon aura réussi l’exploit de faire du résultat de la 11e circonscription du Pas-de-Calais l’enjeu des élections législatives. Tant mieux pour lui, tant pis pour le débat politique.

Soyons clair: Mélenchon a bien le droit de se présenter où il veut et j’applaudirais des deux mains n’importe quel candidat de gauche qui arriverait à empêcher Marine Le Pen de répandre sa haine à l’Assemblée nationale. Mais le combat contre le Front national ne peut pas se résumer à une “bataille homérique” entre sa leader et celui du Front de gauche.

Cela fait trente ans que le Front national a fait irruption dans la vie politique française et trente ans qu’il est analysé de la même façon : le vote FN serait un vote de crise né du contexte économique et social dégradé, un vote qui finirait bien par disparaitre de lui-même. Trente ans plus tard, le vote FN est toujours là et n’a cessé de croitre, d’élection en élection, 2007 n’ayant été qu’une parenthèse.

Il serait peut-être temps de regarder les choses en face.

Commençons par un constat: oui, la société française est imprégnée de racisme. La personne qui a peur quand un groupe de jeunes Arabes monte dans son bus, le propriétaire qui refuse de louer son appartement à un noir, ma voisine qui s’inquiète parce qu’”il y a des Gitans dans le quartier”: les préjugés, présupposés, images racistes ont été intégrés par une bonne partie de la population, pour ne pas dire la majorité. Tous ces gens là ne votent pas FN, et à l’évidence oui, le contexte socio-économique a un rôle non négligeable. Mais c’est bien de cette corde là dont, plus ou moins subtilement, joue l’extrême-droite.

Comment lutter contre ce racisme? Je crois que seule la gauche en est capable, la droite dite républicaine ayant depuis longtemps préféré courir après le FN. Malheureusement, et c’est un des grands succès de l’extrême-droite, la gauche, sous les pressions électorales conjuguées du FN et de la droite, s’interdit d’aborder ces questions. Tout au plus sous le verni de l’Universalisme Républicain® qui discrédite l’idée même de minorités, s’autorise-t-elle à proclamer une égalité sans traduction concrète et à chanter avec lyrisme le “baiser de la Méditerranée“.

Je crois que le grand enjeu pour la gauche qui s’apprête à gouverner est peut-être là. Il faudra évidemment soigner le social et l’économie, mais ça ne suffira pas à apaiser les haines. Il faudra aussi s’emparer des “sujets qui fâchent”, créer un débat apaisé et assumer enfin politiquement que la France est une terre d’immigration et un pays multiculturel, que l’immigration n’est ni “massive” ni “incontrôlée” et faire de ces questions des sujets politiques comme les autres.

Tout commence…

La poussière de la présidentielle n’est pas encore retombée que, déjà, éditorialistes et journalistes toujours avisés nous mettent en garde contre l’excès d’optimisme: c’est la crise, la dette est immense, rien n’est possible en dehors de l’austérité, etc.

Pourtant, le vote d’hier a ouvert une période inédite dans l’histoire de France: si, comme c’est prévisible, la gauche emporte les législatives de juin, elle disposera de plus de pouvoir qu’elle n’en a jamais eu, avec l’Élysée, les deux chambres du Parlement et la majorité des collectivités locales. (Alors que la droite s’est souvent retrouvée dans cette situation: jusqu’en 1981, de 1995 à 1997 et de 2002 à 2004.) Cela ne veut pas dire que la tâche sera facile, mais que pour la première fois la gauche disposera de toutes les cartes et portera toute la responsabilité.

Je crois pour ma part que rien de moins qu’une transformation sociale d’ampleur est attendue: réforme des institutions et démocratie sociale, égalité des droits et égalité réelle, services publics et relance économique… Le Parti socialiste a dressé un constat juste, François Hollande a proposé un programme clair et un agenda précis. Rien ne devra être laissé de côté.

1986, 1993, 2002: la gauche n’a jamais perdu à cause de sa mauvaise gestion. Cette fois, donnons nous les moyens de réussir et de réussir au delà de 2017.

Le front républicain

François Bayrou votera François Hollande dimanche.

Certains à gauche veulent y voir l’amorce d’une “coalition arc-en-ciel” de tous les anti-sarkozystes, du Front de gauche au MoDem. Je ne partage pas cet avis: non seulement l’anti-sarkozysme n’aura plus aucun sens au lendemain d’une défaite de Sarkozy mais il n’a de toute façon jamais constitué un programme de gouvernement. D’autant plus qu’il existe un fossé politique entre la gauche et Bayrou, l’insistance de ce dernier sur la “règle d’or” en est un exemple frappant: cette règle condamnerait l’État à la rigueur perpétuelle, loin de la vision de la quasi-totalité de la gauche pour un État fort régulateur de l’économie. Bref, une “coalition arc-en-ciel” n’a pas de sens, et d’autant moins d’ailleurs que la gauche n’a pas besoin du centre pour gagner.

Cela étant dit, le choix de Bayrou mérite d’être souligné. D’abord parce qu’il relève d’un certains courage car il n’est pas sûr qu’il s’avère payant pour lui après l’élection. Ensuite parce qu’il est révélateur de la situation politique créée par Nicolas Sarkozy: à la veille du second tour, aucun des candidats éliminés au premier tour n’a appelé à voter pour lui. Et c’est parfaitement sain.

Depuis le 22 avril, Nicolas Sarkozy n’a pas parlé aux électeurs de Marine Le Pen, il a repris le fond et la forme du programme du Front national. Amalgamant les étrangers-musulmans-immigrés en une vague “massive” à l’assaut de notre “mode de vie”, le président sortant joue un jeu plus que dangereux. Aujourd’hui, François Bayrou a tracé une ligne jaune entre tous les républicains et ceux, à droite, qui par calcul, lâcheté ou collusion n’osent même plus dénoncer les dérives extrêmes du candidat UMP.

Ce front républicain ne préjuge pas du futur gouvernement, mais il est salutaire. Reste à placer le front antirépublicain Sarkozy-Le Pen au plus bas dès dimanche.

Le 6 mai 2012…

Dans son discours à Toulouse cet après-midi, François Hollande parlait de réunir dimanche soir ceux qui avaient vécu 1981 et ceux qui ne l’avaient pas vécu. C’est amusant, je me faisais justement cette réflexion il y a quelques jours: j’avais 16 ans en 2002, j’ai passé toute ma vie d’adulte sous des gouvernements de droite. De régression sociale en instrumentalisation de l’immigration, je ne sais pas quel effet ça fait de me reconnaitre, au moins partiellement, dans les orientations politiques du gouvernement. De ne pas être heurté par la plupart des discours du président de la République.

Mon premier engagement s’est fait dans le syndicalisme, en 2004. En huit ans, j’ai toujours manifesté pour défendre des acquis, jamais pour gagner des avancées. J’ai adhéré au Parti socialiste en 2006. Six ans d’opposition, de militantisme et de discussions pour construire un projet encore inappliqué.

Pour le militant de gauche que je suis, le 6 mai pourrait être un changement de paradigme. Mais je n’aimerais pas que le PS devienne ce que l’UMP a été au gouvernement jusqu’à présent. Ni que les syndicats soient “assagis” par un gouvernement enfin attentif à leurs revendications. Majoritaire au Sénat, à l’Assemblée nationale et dans les collectivités, élue à l’Élysée, la gauche a l’entière responsabilité de la transformation sociale de la France. Rien de moins ne pourrait être attendu, les déceptions ont déjà été si grandes. Cela nécessitera plus que l’action d’un président ou d’un gouvernement. Il faudra que l’ensemble des forces progressistes garde leur “esprit d’opposition”.

Mais il faut d’abord gagner dimanche. Pas une voix ne dois manquer.

Les Arabes dehors. Mais en plus subtil.

Quand on est candidat à la présidence de la République, on ne peut pas dire “Les Arabes dehors“. Même le Front national n’ose pas. Mais il y a un moyen plus subtil de faire passer le message: dans son clip officiel, au moment où Sarkozy dit “l’Europe doit avoir des frontières“, un panneau “Douane” apparait écrit… en arabe. Pas besoin d’en dire plus pour comprendre à qui sont destinées les frontières…

En finir

Dimanche prochain, 20h, se refermera peut-être la parenthèse sarkozyste ouverte en 2007. La campagne de second tour à laquelle nous assistons en constitue une sorte de bouquet final: après la création du ministère de l’identité nationale et le débat du même nom, après la traque aux sans-papiers, après le discours de Grenoble, l’attaque sur la double nationalité, après les déclarations racistes du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy part en campagne pour la division par deux de l’immigration, la fermeture des frontières et la préservation du “mode de vie” français.

Je ne sais pas quelles sont les convictions profondes du président de la République sortant sur toutes ces questions. En a-t-il d’ailleurs? Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’aucune de ses prises de position, aucune de ses politiques, ne peut être lue sous cet angle: toutes, sans exception, sont dictées par des impératifs de stratégie politique. Guidé par des sondages et appâté par la “réserve de voix” du Front national, Nicolas Sarkozy a fait la démonstration d’un cynisme rarement atteint dans l’histoire politique française. Récupération de faits divers, mépris des principes constitutionnels, attaques outrancièresmensonges, agitation des peurs les plus irrationnelles: rien ne nous a été épargné du moment que l’hôte de l’Élysée espérait y gagner quelques voix.

J’espère que les Français choisiront dimanche d’en finir avec cette façon de faire. J’espère que le prochain président permettra d’arrêter cette stratégie du coup médiatique permanent et préfèrera gouverner vraiment. Et je ne sais pas ce qui ressortira à droite d’une défaite de Nicolas Sarkozy, mais j’espère sincèrement pour le bien du débat démocratique que ceux qui s’imposeront auront enfin autre chose à proposer au pays que leur ambition.