Être Charlie ?

(voir sur Storify)

Je suis moi

Au risque de paraitre un peu décalé (mais après tout, Charb, Cabu, Tignous, Wolinski et Honoré ne s’embarrassaient pas de ces considérations) : Je ne suis pas Charlie.

Et pour deux raisons.

La première est que je ne partage pas la ligne éditoriale de Charlie Hebdo. Entendons nous bien : Charlie Hebdo, comme tout journal ou personne a le droit de se moquer de n’importe qui et n’importe quoi. C’est la condition même d’existence d’une société démocratique que d’accueillir en son sein des opinions différentes, contradictoires voire hostiles et de leur laisser l’espace pour s’exprimer. Mais ça n’interdit pas d’user de son jugement. Or quand Charlie, entre autres choses, ridiculise les musulmans et pointe du doigt leur religion, il contribue à les marginaliser d’avantage et participe à créer un climat qui n’est pas sain. Rien que pour ça, je ne peux pas être Charlie.

Ce qui ne m’empêche pas de ressentir de l’effroi devant ce crime, ni de la solidarité. La formule « Nous sommes tous des … » est devenue courante dès qu’un drame se produit : elle me dérange. C’est la deuxième raison pour laquelle je ne suis pas Charlie : je suis Benjamin, avec ma petite vie et mes valeurs. Et c’est au nom de ces valeurs que je suis horrifié par l’attaque, que j’éprouve de la sympathie pour les victimes et leurs familles, que je suis en colère. Je n’ai pas besoin d’être le même pour éprouver ça : je comprends le réflexe d’identification, mais il me semble plus important d’être solidaire au delà des différences d’idées ou de vie.

Je ne suis pas Charlie mais, parce qu’aujourd’hui ils sont attaqués, je suis avec Charlie. Parce qu’au final, c’est une question de principe. La liberté d’expression est la base de toute société démocratique et elle est à défendre pour Charlie Hebdo et Minute, Libération et Le Figaro, vous et moi.

La phrase la plus débile de la politique

« La France ne peut pas accueillir tout le monde », avatar de « nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde » : au fil des débats sur l’immigration en France, c’est devenu le truc sensé à dire, du Front national au ministre PS de l’Intérieur en passant par l’UMP. La phrase pleine de bon sens qui doit renvoyer vos adversaires à leur « posture qui manque de maturité ».

Sauf que c’est la phrase la plus débile du débat politique :

  1. Personne n’a jamais prétendu que la France devait « accueillir tout le monde ». D’ailleurs on se demande bien ce que ça voudrait dire : 7 milliards de personnes en France ? Ou seulement les 2 milliards de pauvres ? C’est débile.
  2. « Tout le monde » n’a pas envie de venir en France. On aime débattre de l’immigration en partant du postulat que la France est un pays attractif pour les hordes de migrants du monde entier : c’est faux. 60 % des migrations mondiales se font d’un pays pauvre à un autre et, même au sein des pays riches, la France attire non seulement moins de migrants que les États-Unis ou le Canada, mais même moins que le Royaume-Uni, l’Espagne ou l’Italie.
  3. La phrase sous-entend que la France serait déjà bien généreuse d’accueillir ceux qu’elle accueille. On pourrait discuter de la qualité de cet accueil mais, surtout, l’immigration n’est pas un geste de grandeur ou de charité de la République : l’économie française a besoin des immigré·e·s.

Bref, quand Bernard Cazeneuve parle d’« une République rongée par […] le manque de rigueur intellectuelle », il devrait commencer par se regarder dans la glace.

Intégration : on se paye de mots, rien ne change

Après de longues péripéties, le gouvernement a rendu hier sa « feuille de route » sur la « politique d’égalité républicaine et d’intégration ».

On notera quelques avancées notables, et notamment le fait de rétablir la lutte contre les discriminations comme objectif politique gouvernemental. Mais on reste très très loin de la « refondation » annoncée il y a plusieurs mois. Le contraste est saisissant avec les rapports rendus à l’automne dernier. On est même en deçà du brouillon publié il y a quelques jours par Mediapart.

Toute cette affaire laisse un goût amer : il apparait de manière claire que les élites politiques et médiatiques françaises ne comprennent absolument rien aux questions d’immigration et de ce qu’il est convenu d’appeler « intégration ».

Dans la presse, il s’agit toujours et invariablement d’un sujet de polémiques, jamais d’un vrai débat. Les travaux des sociologues, historiens, juristes sur la question sont superbement ignorés et on préfère inviter Finkielkraut à déverser son racisme germanopratin ou Fourest à nous mettre en garde contre les familles musulmanes. Les termes de la discussion ne sont jamais remis en cause : l’immigration est massive (c’est objectivement faux), en hausse (faux), coûte cher (c’est l’inverse), « l’intégration » ne marche plus (le mot n’est jamais défini, le phénomène jamais mesuré). En revanche, jamais il n’est question du coût humain ou financier des discriminations, de l’histoire, des conditions de vie des gens dont on parle.

En politique, ce joyeux débat est résumé au vote FN, devenu l’indicateur quasi-unique et visiblement objectif de « l’état de crispation du pays ». Jamais il ne s’agit de répondre aux arguments du FN : il paraitrait que ça le ferait monter (enfin, on sait pas trop, on n’a jamais essayé). Il convient en revanche d’invoquer de grands principes : « les droits et les devoirs », « l’intégration républicaine », « la fermeté », « la République ». De grands principes aussi vides de sens qu’inefficaces, comme on le mesure de scrutin en scrutin.

Le FN progresse. Le racisme et les discriminations aussi. Et on tourne en rond.

Une certaine idée de la République

Manuel Valls a gagné

Dans le spectacle politique auquel on assiste depuis quelques semaines autour de Dieudonné, le ministre de l’Intérieur a choisi tous les personnages. Lui-même, bien sûr, qui s’est fait remarquer il y a à peine quelques mois pour ses propos sur les Roms qui « n’ont pas vocation à s’intégrer » et décide ici de revêtir le manteau de la lutte contre l’antisémitisme. Mais Dieudonné également, sorti par Manuel Valls de ses chaines YouTube pour être mis sur TF1 alors que sa dérive haineuse et son rapprochement avec le FN datent de plusieurs années. Le scénario enfin, plein de suspense : interdire ou pas les spectacles du pseudo-humoriste.

Dès lors, la décision du Conseil d’État est indubitablement une victoire pour Valls : il s’est placé au centre du ring, a choisi son adversaire et a gagné.

Dieudonné a gagné

Qui peut croire que l’interdiction de son spectacle aura convaincu un·e seul·e de ses admirateurs/trices qu’il était dangereux ?

Au contraire, Manuel Valls lui a fait l’honneur de le mettre sur la même scène que lui, sous les mêmes lumières : le gouvernement vs. l’humoriste, comme si les deux pouvaient s’exprimer au même niveau. Une publicité inouïe et gratuite et une interdiction qui conforte le statut de soi-disant victime du « système » que Dieudonné revendique.

« Une certaine idée de la République »

RépubliqueJe lisais hier sur Twitter pas mal de gens se réjouir de la victoire d’« une certaine idée de la République ». L’expression ne pourrait être mieux choisi.

Cette « victoire » est en effet bien singulière. Elle passe d’abord par un nouveau principe juridique : si jusqu’à présent, on pouvait condamner quelqu’un pour ses propos, le Conseil d’État a jugé qu’on pouvait interdire pour des propos qu’on pourrait éventuellement tenir. Une interdiction a priori de s’exprimer, d’habitude on appelle ça de la censure. La LDH souligne d’ailleurs une décision « lourde de périls ».

Mais, surtout, cette « certaine idée de la République » opte pour une posture très particulière de la lutte contre le racisme : il n’est objet d’opprobre que dans son expression publique. S’il est sain de s’offusquer des Dieudonné, Jousse, Bourdouleix, Le Pen, Estrosi, et autres, comment comprendre que les discriminations, insultes, humiliations vécues chaque jour par des millions de personnes soient ignorées voire minorées ? Il est quand même surprenant – pour ne pas dire plus – de voir le même Manuel Valls qui interdit un spectacle refuser catégoriquement l’attestation de contrôle d’identité, une mesure qui, elle, pourrait concrètement réduire l’impact du racisme sur les citoyen·ne·s qui en sont victimes.

Une lutte contre le racisme qui se joue exclusivement dans les salons et à la télévision, qui se paye de mots et de coups de menton, mais qui refuse la moindre avancée concrète. Une « certaine idée de la République », assurément.

Le racisme, c’est nous

Des bananes aux spectacles de Dieudonné, cela fait plusieurs mois que la France s’interroge sur la meilleure méthode pour combattre les racistes. Faut-il faire des circulaires pour les interdire ? Ne pas débattre avec elles/eux ? Ne pas les inviter à France 3 ? Ou leur parler sans en parler ?

Dans ces textes, la même constante : le problème vient d’une frange irréductible de racistes et la question est de savoir comment empêcher leurs idées de se répandre. Le racisme n’est constaté qu’à l’occasion de discours publics et il est systématiquement présenté comme un problème marginal : « Les Français ne sont pas racistes » est l’axiome – explicite ou pas – du débat et tout, dans les valeurs républicaines, répugnerait au racisme.

Il est pourtant des combats où le premier pas est d’interroger la société dans son ensemble. Or l’histoire de la France raciste n’est pas une histoire marginale : c’est l’histoire de la France elle-même. Celle d’un pays qui, au nom d’une supériorité civilisationnelle proclamée, a envahi, militairement occupé, humainement et économiquement exploité des dizaines d’autres pays parce qu’ils étaient peuplés en majorité de Noirs, d’Arabes et d’Asiatiques. Celle d’une République qui a créé un régime légal particulier et inférieur pour ses ressortissants non blancs. Et l’histoire de la France raciste ne s’arrête pas avec la Troisième République. L’État aujourd’hui continue de discriminer, que ce soit par les contrôles d’identité de sa police qui visent en particulier les Noirs et les Arabes ou par la politique de contrôle des « nomades ». Cause ou conséquence de la politique d’État, je ne sais, la société discrimine massivement : la couleur de peau, la religion ou sa pratique déterminent le destin des citoyens français dans l’emploi, l’école, le logement, l’image. Et parfois, elle tue.

Le racisme ne se résume pas à Dieudonné, Le Pen et quelques bananes : il fait partie intégrante de la société française. Il impacte notre inconscient, nos représentations, nos discours et nos actes. Bref, on pourra dénoncer les maires varois, les pseudo-humoristes et les Le Pen tant qu’on voudra, on ne luttera pas contre le racisme sans nous remettre aussi en cause, individuellement et collectivement.

Entre le string et le nationalisme

Je n’étais pas d’accord avec la tribune de Rokhaya Diallo et Morgane Merteuil, je ne suis pas non plus d’accord avec la réponse formulée par Isabelle Alonso.

Commençons par la première :

Le 28 novembre dernier, dans Le Monde, Diallo et Merteuil dénoncent un « tournant réactionnaire et nationaliste » du féminisme constatant que, sur les débats publics autour du voile islamique et de la prostitution, la parole des principales concernées (femmes voilées et femmes prostituées donc) n’est pas écoutée.

L’argument qui consiste à dire que toute démarche d’émancipation doit se baser d’abord sur la parole des dominé·e·s est non seulement entendable mais essentiel : on émancipe pas les gens contre eux mêmes. D’abord parce que ça ne marche pas, ensuite parce qu’on n’est pas en droit de le faire.

Pour autant, le parallèle que Diallo et Merteuil entendent dresser entre femmes voilées et femmes prostituées pose problème.

Quand bien même on considère (et c’est mon cas) que le voile et autres foulards sont des symboles antédiluviens (et loin d’être propres à l’islam) d’une forme d’oppression des femmes qu’on entendrait ainsi cacher aux regards, sous-entendant en somme que leur place n’est pas dans l’espace public, on ne peut pas faire abstraction du fait qu’aujourd’hui, en France, une femme voilée s’expose à des discriminations particulières pour le simple fait d’afficher publiquement sa religion. La permanence depuis plus de vingt ans du débat public sur l’islam est le symptôme d’une société qui renvoie continuellement à ses membres de confession musulmane (ou « d’apparence musulmane ») qu’ils sont en fait des corps étrangers. En soi, c’est un système que les différentes lois sur le voile (« à l’école », « intégral »,…) perpétuent et légitimisent.

Pour autant, considérer que la récente proposition de loi sur la prostitution a les mêmes effets sur les femmes prostituées relève, je crois, d’une comparaison fallacieuse. Car si la société française a « un problème » avec l’islam, elle s’accommode plutôt bien – et depuis des siècles – de la prostitution. Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’une partie de l’élite sociale de ce pays s’alarme qu’on puisse « toucher à leur pute », comme si le fait de pouvoir disposer contre rémunération d’un vagin ou d’un anus faisait partie d’un droit fondamental. On cherche en vain une réaction de même ampleur quand il s’agit d’empêcher des jeunes filles d’aller à l’école parce que voilées.

La réalité de la domination que subissent les prostitué·e·s n’est pas l’opprobre liée à un « choix personnel » mais un système qui veut qu’il soit normal de maintenir un lumpenprolétariat du sexe prêt à satisfaire les « besoins » d’hommes qui en ont les moyens.

Certes, il existe des prostitué·e·s qui choisissent ce « métier », comme le rappelle Merteuil. Mais puisqu’elle souhaite, et elle a raison, qu’on écoute les premières concernées : quid des femmes étrangères travaillant dans la rue pour des réseaux mafieux et qui composeraient entre 80 et 90 % de la prostitution en France ?  Ont-elles la possibilité d’adhérer au syndicat de Morgane Merteuil ? Des témoignages autres que ceux fournis par le STRASS ne montre-t-il pas nombre de prostitué·e·s pour lesquel·le·s la prostitution a été une destruction plutôt qu’un « métier » ?

Isabelle Alonso dans le billet publié sur son blog se retient de faire une seule des remarques que je soulève ici. Elle s’insurge plutôt que Diallo et Merteuil contestent « à celles qui ne sont ni [musulmane] ni [prostituée] toute légitimité à intervenir dans les débats sur la prostitution et le voile. »

Elle aurait raison si c’était ce que Diallo et Merteuil écrivaient, mais ce n’est pas le cas : elles souhaitent qu’on entende les femmes concernées, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que contester aux autres le droit à la parole.

Mais Alonso va plus loin, elle entend dénoncer un procès à « la bourgeoise, la blanche, la privilégiée qui se sent supérieure et qui, condescendante, arrogante, s’octroie le droit de décider pour les autres ». Ce procès ne serait pourtant pas forcément totalement inutile : on se souvient par exemple que les féministes noires aux États-Unis ont dû s’organiser face à la fois au sexisme d’une partie du mouvement des droits civils et au racisme de certaines féministes. Le fait est que notre société n’est pas seulement patriarcale et sexiste : une femme blanche, une femme voilée, une femme lesbienne, etc. ne subissent pas exactement les mêmes dominations, n’ont pas exactement la même expérience et n’ont probablement pas exactement les mêmes revendications.

Dire cela ne devrait pas être un problème : les points de divergence n’empêchent à priori pas de dégager les points communs et de faire émerger une lutte féministe universelle. Encore faut-il se donner la peine de reconnaître le semblable dans l’altérité.

Mais Isabelle Alonso choisit de considérer Rokhaya Diallo « en tant que musulmane »  et Morgane Merteuil « en tant que prostituée ». Se faisant, elle juge donc que, du moment où une musulmane ou une prostituée parle, elle le fait nécessairement « en tant que » et, surtout, qu’un tel point de vue ôte automatiquement à ce qui est dit toute portée universelle. Comme si l’humanité commune s’effaçait derrière la minorité.

Ce que sous-entend le texte d’Alonso, probablement sans que l’auteure s’en rende compte, c’est que la neutralité, l’objectivité ou l’universalisme serait blanc, non musulman et non voilé. Ainsi pour parler à tous et toutes, il vaudrait mieux éviter de faire partie d’une minorité (un phénomène récemment mis en avant dans la publicité par Pénélope Bagieu).

Quand on prétend mener une lutte universelle, c’est dérangeant.