Le jour où on aurait pu se débarrasser de Le Pen

Bon, le titre exagère peut-être un peu. Mais résumons la semaine passée :

Vendredi 4 septembre : la photo d’Aylan Kurdi fait la une de la presse (sauf la presse française…). Émotion. Jusque dans les saints sondages.

Les émotions collectives peuvent être à double tranchant : il n’est pas rare qu’elles débouchent sur des réactions de haine ou de rejet. Là, pour une fois, c’est l’inverse : : l’Europe réalise que les migrant·e·s sont des enfants, des femmes et des hommes qui meurent.

À rebours complet, le dimanche 6 septembre, Marine Le Pen tient un discours dans lequel elle parle de migrants  qui « errent dans nos quartiers » causant « d’immenses problèmes de sécurité et de salubrité », qui coûtent « 50 millions d’euros » à Calais, elle veut « supprimer toutes les pompes aspirantes de l’immigration ». Sa conclusion alors qu’on a sous les yeux un enfant mort : « La vague massive d’immigration clandestine commence seulement à atteindre les côtes ».

Un discours ignoble en fait. Presque inhumain.

Heureusement, face à Marine Le Pen, on a des partis de gauche qui se disent « républicains » et qui présentent le Front national comme un des grands dangers qui pèsent sur la République et le vivre-ensemble. Quand Le Pen, sensée être une populiste, est à ce point décalée par rapport au sentiment collectif, c’est une erreur politique.

Les politicien·ne·s dits « républicain·e·s » avaient l’occasion d’attaquer frontalement Le Pen pour ce discours dégueulasse. Ils et elles pouvaient mettre au jour sa démagogie, son instrumentalisation. Ils et elles auraient même pu profiter de l’émotion collective pour présenter les questions migratoires sous un nouveau jour, présenter les réalités de ces femmes et de ces hommes et retirer ainsi au Front national son principal argument.

Et qu’est-ce qu’on a eu ? Rien sur Le Pen. Au contraire : on a insisté sur le tri entre les « bons » et les « mauvais ». On a réaffirmé que les migrant·e·s dits « économiques » ont « vocation » (sic) à être expulsé·e·s.

La gauche de gouvernement avait l’occasion de marginaliser le FN sur son terrain de prédilection. Elle a choisi de normaliser le rejet définitif de l’immigration.

Être Charlie ?

(voir sur Storify)

Je suis moi

Au risque de paraitre un peu décalé (mais après tout, Charb, Cabu, Tignous, Wolinski et Honoré ne s’embarrassaient pas de ces considérations) : Je ne suis pas Charlie.

Et pour deux raisons.

La première est que je ne partage pas la ligne éditoriale de Charlie Hebdo. Entendons nous bien : Charlie Hebdo, comme tout journal ou personne a le droit de se moquer de n’importe qui et n’importe quoi. C’est la condition même d’existence d’une société démocratique que d’accueillir en son sein des opinions différentes, contradictoires voire hostiles et de leur laisser l’espace pour s’exprimer. Mais ça n’interdit pas d’user de son jugement. Or quand Charlie, entre autres choses, ridiculise les musulmans et pointe du doigt leur religion, il contribue à les marginaliser d’avantage et participe à créer un climat qui n’est pas sain. Rien que pour ça, je ne peux pas être Charlie.

Ce qui ne m’empêche pas de ressentir de l’effroi devant ce crime, ni de la solidarité. La formule « Nous sommes tous des … » est devenue courante dès qu’un drame se produit : elle me dérange. C’est la deuxième raison pour laquelle je ne suis pas Charlie : je suis Benjamin, avec ma petite vie et mes valeurs. Et c’est au nom de ces valeurs que je suis horrifié par l’attaque, que j’éprouve de la sympathie pour les victimes et leurs familles, que je suis en colère. Je n’ai pas besoin d’être le même pour éprouver ça : je comprends le réflexe d’identification, mais il me semble plus important d’être solidaire au delà des différences d’idées ou de vie.

Je ne suis pas Charlie mais, parce qu’aujourd’hui ils sont attaqués, je suis avec Charlie. Parce qu’au final, c’est une question de principe. La liberté d’expression est la base de toute société démocratique et elle est à défendre pour Charlie Hebdo et Minute, Libération et Le Figaro, vous et moi.

La phrase la plus débile de la politique

« La France ne peut pas accueillir tout le monde », avatar de « nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde » : au fil des débats sur l’immigration en France, c’est devenu le truc sensé à dire, du Front national au ministre PS de l’Intérieur en passant par l’UMP. La phrase pleine de bon sens qui doit renvoyer vos adversaires à leur « posture qui manque de maturité ».

Sauf que c’est la phrase la plus débile du débat politique :

  1. Personne n’a jamais prétendu que la France devait « accueillir tout le monde ». D’ailleurs on se demande bien ce que ça voudrait dire : 7 milliards de personnes en France ? Ou seulement les 2 milliards de pauvres ? C’est débile.
  2. « Tout le monde » n’a pas envie de venir en France. On aime débattre de l’immigration en partant du postulat que la France est un pays attractif pour les hordes de migrants du monde entier : c’est faux. 60 % des migrations mondiales se font d’un pays pauvre à un autre et, même au sein des pays riches, la France attire non seulement moins de migrants que les États-Unis ou le Canada, mais même moins que le Royaume-Uni, l’Espagne ou l’Italie.
  3. La phrase sous-entend que la France serait déjà bien généreuse d’accueillir ceux qu’elle accueille. On pourrait discuter de la qualité de cet accueil mais, surtout, l’immigration n’est pas un geste de grandeur ou de charité de la République : l’économie française a besoin des immigré·e·s.

Bref, quand Bernard Cazeneuve parle d’« une République rongée par […] le manque de rigueur intellectuelle », il devrait commencer par se regarder dans la glace.

Intégration : on se paye de mots, rien ne change

Après de longues péripéties, le gouvernement a rendu hier sa « feuille de route » sur la « politique d’égalité républicaine et d’intégration ».

On notera quelques avancées notables, et notamment le fait de rétablir la lutte contre les discriminations comme objectif politique gouvernemental. Mais on reste très très loin de la « refondation » annoncée il y a plusieurs mois. Le contraste est saisissant avec les rapports rendus à l’automne dernier. On est même en deçà du brouillon publié il y a quelques jours par Mediapart.

Toute cette affaire laisse un goût amer : il apparait de manière claire que les élites politiques et médiatiques françaises ne comprennent absolument rien aux questions d’immigration et de ce qu’il est convenu d’appeler « intégration ».

Dans la presse, il s’agit toujours et invariablement d’un sujet de polémiques, jamais d’un vrai débat. Les travaux des sociologues, historiens, juristes sur la question sont superbement ignorés et on préfère inviter Finkielkraut à déverser son racisme germanopratin ou Fourest à nous mettre en garde contre les familles musulmanes. Les termes de la discussion ne sont jamais remis en cause : l’immigration est massive (c’est objectivement faux), en hausse (faux), coûte cher (c’est l’inverse), « l’intégration » ne marche plus (le mot n’est jamais défini, le phénomène jamais mesuré). En revanche, jamais il n’est question du coût humain ou financier des discriminations, de l’histoire, des conditions de vie des gens dont on parle.

En politique, ce joyeux débat est résumé au vote FN, devenu l’indicateur quasi-unique et visiblement objectif de « l’état de crispation du pays ». Jamais il ne s’agit de répondre aux arguments du FN : il paraitrait que ça le ferait monter (enfin, on sait pas trop, on n’a jamais essayé). Il convient en revanche d’invoquer de grands principes : « les droits et les devoirs », « l’intégration républicaine », « la fermeté », « la République ». De grands principes aussi vides de sens qu’inefficaces, comme on le mesure de scrutin en scrutin.

Le FN progresse. Le racisme et les discriminations aussi. Et on tourne en rond.

Une certaine idée de la République

Manuel Valls a gagné

Dans le spectacle politique auquel on assiste depuis quelques semaines autour de Dieudonné, le ministre de l’Intérieur a choisi tous les personnages. Lui-même, bien sûr, qui s’est fait remarquer il y a à peine quelques mois pour ses propos sur les Roms qui « n’ont pas vocation à s’intégrer » et décide ici de revêtir le manteau de la lutte contre l’antisémitisme. Mais Dieudonné également, sorti par Manuel Valls de ses chaines YouTube pour être mis sur TF1 alors que sa dérive haineuse et son rapprochement avec le FN datent de plusieurs années. Le scénario enfin, plein de suspense : interdire ou pas les spectacles du pseudo-humoriste.

Dès lors, la décision du Conseil d’État est indubitablement une victoire pour Valls : il s’est placé au centre du ring, a choisi son adversaire et a gagné.

Dieudonné a gagné

Qui peut croire que l’interdiction de son spectacle aura convaincu un·e seul·e de ses admirateurs/trices qu’il était dangereux ?

Au contraire, Manuel Valls lui a fait l’honneur de le mettre sur la même scène que lui, sous les mêmes lumières : le gouvernement vs. l’humoriste, comme si les deux pouvaient s’exprimer au même niveau. Une publicité inouïe et gratuite et une interdiction qui conforte le statut de soi-disant victime du « système » que Dieudonné revendique.

« Une certaine idée de la République »

RépubliqueJe lisais hier sur Twitter pas mal de gens se réjouir de la victoire d’« une certaine idée de la République ». L’expression ne pourrait être mieux choisi.

Cette « victoire » est en effet bien singulière. Elle passe d’abord par un nouveau principe juridique : si jusqu’à présent, on pouvait condamner quelqu’un pour ses propos, le Conseil d’État a jugé qu’on pouvait interdire pour des propos qu’on pourrait éventuellement tenir. Une interdiction a priori de s’exprimer, d’habitude on appelle ça de la censure. La LDH souligne d’ailleurs une décision « lourde de périls ».

Mais, surtout, cette « certaine idée de la République » opte pour une posture très particulière de la lutte contre le racisme : il n’est objet d’opprobre que dans son expression publique. S’il est sain de s’offusquer des Dieudonné, Jousse, Bourdouleix, Le Pen, Estrosi, et autres, comment comprendre que les discriminations, insultes, humiliations vécues chaque jour par des millions de personnes soient ignorées voire minorées ? Il est quand même surprenant – pour ne pas dire plus – de voir le même Manuel Valls qui interdit un spectacle refuser catégoriquement l’attestation de contrôle d’identité, une mesure qui, elle, pourrait concrètement réduire l’impact du racisme sur les citoyen·ne·s qui en sont victimes.

Une lutte contre le racisme qui se joue exclusivement dans les salons et à la télévision, qui se paye de mots et de coups de menton, mais qui refuse la moindre avancée concrète. Une « certaine idée de la République », assurément.

Le racisme, c’est nous

Des bananes aux spectacles de Dieudonné, cela fait plusieurs mois que la France s’interroge sur la meilleure méthode pour combattre les racistes. Faut-il faire des circulaires pour les interdire ? Ne pas débattre avec elles/eux ? Ne pas les inviter à France 3 ? Ou leur parler sans en parler ?

Dans ces textes, la même constante : le problème vient d’une frange irréductible de racistes et la question est de savoir comment empêcher leurs idées de se répandre. Le racisme n’est constaté qu’à l’occasion de discours publics et il est systématiquement présenté comme un problème marginal : « Les Français ne sont pas racistes » est l’axiome – explicite ou pas – du débat et tout, dans les valeurs républicaines, répugnerait au racisme.

Il est pourtant des combats où le premier pas est d’interroger la société dans son ensemble. Or l’histoire de la France raciste n’est pas une histoire marginale : c’est l’histoire de la France elle-même. Celle d’un pays qui, au nom d’une supériorité civilisationnelle proclamée, a envahi, militairement occupé, humainement et économiquement exploité des dizaines d’autres pays parce qu’ils étaient peuplés en majorité de Noirs, d’Arabes et d’Asiatiques. Celle d’une République qui a créé un régime légal particulier et inférieur pour ses ressortissants non blancs. Et l’histoire de la France raciste ne s’arrête pas avec la Troisième République. L’État aujourd’hui continue de discriminer, que ce soit par les contrôles d’identité de sa police qui visent en particulier les Noirs et les Arabes ou par la politique de contrôle des « nomades ». Cause ou conséquence de la politique d’État, je ne sais, la société discrimine massivement : la couleur de peau, la religion ou sa pratique déterminent le destin des citoyens français dans l’emploi, l’école, le logement, l’image. Et parfois, elle tue.

Le racisme ne se résume pas à Dieudonné, Le Pen et quelques bananes : il fait partie intégrante de la société française. Il impacte notre inconscient, nos représentations, nos discours et nos actes. Bref, on pourra dénoncer les maires varois, les pseudo-humoristes et les Le Pen tant qu’on voudra, on ne luttera pas contre le racisme sans nous remettre aussi en cause, individuellement et collectivement.